Sion le 14 juillet 2018

Mgr Jean-Marie Lovey, évêque de Sion, préside cette année le pèlerinage d’été de la Suisse romande à Lourdes. A la veille du départ, il donne ses impressions sur “ce lieu favorable à l’ouverture des cœurs“.

Combien de fois êtes-vous allés en pèlerinage à Lourdes?
Je suis allé trois fois à Lourdes pour accompagner ma sœur malade et ma maman en 1996 puis en 2001 comme pèlerin. La troisième fois, l’année dernière pour accompagner le pèlerinage du printemps.

Donc de manière très différente puisque vous avez emmené les pèlerins à votre suite au printemps 2017…
…Ou plutôt les pèlerins emmènent celui qui préside le pèlerinage. Ce fut une découverte magnifique. J’y suis allé sans à priori ni arrière-pensée. Je savais que j’allais être à disposition des pèlerins, notamment dans l’accompagnement tout simple dans le dialogue, dans l’échange et dans les célébrations.

Ce qui vous caractérise. Les photos vous montrent souvent au contact des gens, à l’hospitalité et au sanctuaire.
Lourdes est un lieu et une expérience favorable à l’ouverture des cœurs. Je crois que beaucoup de gens attendent de l’évêque en particulier et de tous les accompagnants d’avoir ce temps plus personnel d’échange, de proximité, de confidence. Que ce soit en confession, sur la route ou sur le chemin de croix. C’est la grâce de Lourdes. J’essaye d’y répondre. Je me sens bien dans cette proximité.

Que direz-vous aux pèlerins au moment du départ?
‘Venez et voyez’. C’est l’appel de l’Evangile, le Christ l’a dit d’un bout à l’autre de sa vie. ‘Viens et vois’, cette invitation reste très forte. ‘Viens et vois’, sans apriori, sans préjugé, mets à disposition de l’événement qui est proposé, ta personne, ta vie, ton cœur, tout ce que tu es. Et puis tu verras l’œuvre de Dieu et de l’Esprit à travers tout ce que tu vas vivre. Il est important de ne pas vouloir, avant le départ, déterminer tout ce qui va se vivre pendant la semaine. Il serait trop dommage de se fermer des portes parce que je vais à Lourdes pour vivre certaines choses.

“Lourdes est un lieu et une expérience favorable à l’ouverture des cœurs.“

Quelle est la particularité de ce pèlerinage où l’on ne chemine pas?
Le cheminement géographique est différent, bien sûr. J’ai une certaine expérience du pèlerinage sur le long court. Il se passe tout autre chose à Lourdes. La frontière que représente les sanctuaires m’a frappé. En quittant le bourdonnement de la ville, dans un espace d’intériorisation, de prière et d’échange. Les gens parlent à voix basse. On trouve là un climat de cheminement intérieur qui est favorable. Dans un pèlerinage tel que celui de Saint-Jacques, ce que la marche met en place, est pris en relais à Lourdes par cet espace géographique des sanctuaires avec la longue histoire qui s’est vécue dans ce lieu.

Qu’est-ce qui fait la particularité de ce pèlerinage?
C’est évidemment la dimension mariale! Lourdes, c’est Marie! La présence de Marie dans la vie et la spiritualité de chacun est très prégnante. Elle a été très marquée, très nourrie. Les générations précédentes ne voyageaient pas beaucoup dans mon village, mais il était fréquent que les gens soient allés, une, deux fois, voire plus, en pèlerinage de Lourdes. Il y a dans les familles une transmission de cet enracinement marial dans la prière, dans l’expression de la foi et en même temps la dimension de simplicité. Marie est simple et accessible à tous. Chacun, je crois, se sent bien dans cette spiritualité.

Lourdes attire énormément de monde. Les pèlerinages se succèdent sur le sanctuaire. Est-ce qu’il n’y a pas une dimension du pèlerinage “à la chaîne“?
Certainement. J’ose croire que la grande majorité des pèlerins ne sont pas trop perturbés par cet aspect, malgré tout très présent. Tout comme est très présente une vie très mondaine en dehors des sanctuaires. On pourrait se trouver dans n’importe quelle ville touristique. Le côté mercantile est insupportable. Il ne me gêne pas personnellement parce que je ne suis pas entré dans plus de deux commerces pendant mes pèlerinages.

Les boutiques sont indissociables des sanctuaires.
Oui et cela fait partie de cette expression simple de la foi des gens. Etant à Lourdes, ils achètent une carte postale pour dire aux leurs la proximité. Ils brûlent un cierge parce qu’ils ont promis à la grand-maman ou à la petite sœur de prier pour elle, ce qui a aussi du sens. Ils ramènent de l’eau de Lourdes parce qu’elle a une vertu particulière, pourvu que l’on en reste à l’aspect de foi. Il y a une sensibilisation de la foi à faire pour ne pas se laisser prendre dans quelque chose qui serait de la magie ou de la superstition et qui ne serait pas juste.

Le pèlerinage d’été est également celui des familles et des jeunes. Quand vous en voyez autant qui viennent, qu’est-ce que cela vous inspire?
C’est une belle espérance sur le monde qui nous entoure. Lors des visites pastorales que j’ai effectuées dans les secteurs du diocèse, j’ai très souvent entendu les responsables de communauté dire qu’ils ne voyaient pas les jeunes. Je leur répondais ‘vous ne les voyez pas où et quand?’ Le dimanche à la messe ? Oui. Les voyez-vous ailleurs ?’ Lourdes est un des lieux magnifiques où beaucoup de nos jeunes, qu’on ne voit pas à la messe dominicale, peuvent réellement vivre une expérience spirituelle, qui est motivée par leur foi chrétienne et par l’Evangile. C’est une invitation à ouvrir les yeux sur ce qui se vit de grand, de bien ou de beau dans un rythme et dans un lieu autres que celui de la paroisse. Je ne veux pas minimiser l’importance de la paroisse mais il faut ouvrir les yeux sur notre réalité. Regardons ce qui se passe à Lourdes pour nous réjouir de cette espérance.

Vous parlez d’une expérience spirituelle pour ces jeunes. Ils vivent aussi une expérience de fraternité, certains s’engageant pour aider et servir les malades à l’hospitalité. Cela peut-il contribuer à les renforcer dans leur foi?
Sûrement! C’est une pédagogie magnifique! Il y a la proposition faite d’une expérience spirituelle. Celui qui y répond vient à Lourdes et expérimente au fond de son cœur quelque chose d’indicible mais d’authentique. Quand on a expérimenté la présence de la grâce de Dieu à travers Marie, les pèlerins, les lieux et cette grâce nous obligent et nous invitent à un engagement. La foi chrétienne oblige intérieurement à vivre de la grâce reçue. Un jeune qui s’engage dans une hospitalité au service des malades, à vivre un don de lui-même dans le cadre du pèlerinage ou ailleurs est la preuve que le fruit est bon.

L’attention se focalise sur les malades qui donnent le tempo suivi par des gens qui quittent leur rythme habituel.
Nous assistons à un exercice de conversion réelle. Une conversion dans la manière de vivre le quotidien, de prendre le temps d’un pèlerinage pour porter l’attention à un malade et essayer de comprendre ce que vit cette personne, de la rejoindre dans sa lenteur, son fonctionnement, ses soucis et dans sa prière. Voir la foi d’un certain nombre de malades m’a beaucoup touché. C’est bouleversant ! De grand malades qui ont une sérénité intérieure qui  prient pour le diocèse, pour moi, pour les pèlerins au lieu de prier pour eux, pour leur guérison. Ils viennent offrir ce qu’ils ont comme disponibilité dans la prière, au-delà de leur histoire personnelle. C’est aussi une invitation à une conversion, et ça m’oblige à porter sur les malades un autre regard que celui de la personne en bonne santé. Ce sont des trésors magnifiques vécus par des personnes dans leurs limites et leurs fragilités.

“Un jeune qui s’engage dans une hospitalité au service des malades est la preuve que le fruit est bon.“

Les malades montrent une grande force.
Ils ont une force intérieure assez remarquable d’accueillir leur situation et de savoir que Dieu ne les abandonne pas, malgré leur faiblesse, que la vie est possible et qu’elle a pour eux tout son sens et toute sa dimension de force. Il y aussi ce phénomène qui joue: il y a beaucoup de malades à Lourdes. Ils sont prioritaires. Donc les malades qui vont à Lourdes n’y vont pas pour faire peser leur situation sur d’autres malades qui ont moins de force, mais pour offrir un élan possible.

Cela vous a surpris?
Oui, dans le contexte de Lourdes, parmi de nombreux malades. J’ai déjà eu la grâce de vivre cette expérience de rencontrer des gens qui sont dans une situation de souffrance et qui ont une solidité intérieure, à titre plus individuel. Le fait du nombre ajoute à ce que je viens de dire: il y a une force comme dans n’importe quelle démarche ecclésiale qui vient de la communauté des malades. Les malades génèrent une force spirituelle pour chaque personne de par ce qu’elle peut vivre dans l’Evangile. La communauté chrétienne s’appuie sur l’ensemble, sur le corps tout entier, ce qui fait la grandeur de la communauté chrétienne, c’est cette communion des personnes autour du Christ et en Lui. Les malades expérimentent de façon aussi cette réalité. Plusieurs malades mis ensemble, ne sont pas un poids supplémentaire à porter. C’est une grâce pour beaucoup, un appui et une force.

On ne se dit d’ailleurs plus Genevois, Valaisans, Jurassiens, etc. Ce sont des Romands à Lourdes. Peut-on parler d’une communauté en mouvement?
Sûrement. Cette communion vient de l’expérience commune. On peut géographiquement venir d’horizons très divers et proposer une démarche commune dans la mesure où chacun y entre et vit réellement cette démarche du pèlerinage. La communion dépasse les particularismes. Sans doute est-ce dû aussi au fait que nous avons quitté nos repères. Le fait de regarder par-dessus les frontières, comme disait Jean Paul II, relativise ce qu’on peut vivre soi-même de plus difficile et est beaucoup plus juste parce que le monde de Lourdes n’est pas seulement les Romands à Lourdes deux fois dans l’année. Le monde de Lourdes est immense. On expérimente cette réalité hors frontière qui se traduit par ce sentiment d’appartenance. L’idéal serait de se sentir chrétien avant tout. Ma famille c’est l’Eglise et l’Eglise c’est le monde.

“Les malades génèrent une force spirituelle pour chaque personne de par ce qu’elle peut vivre dans l’Evangile.“

Si on reprend l’historique des apparitions, il y a le cierge: la lumière, la source: l’eau.  Question symbolique, Marie a bien fait les choses. On est à Lourdes dans la conversion. Entre l’eau et la lumière, tout est là…
Et on voit à quel point c’est simple. Quoi de plus simple que l’eau et la lumière ? Le jour et la nuit, premières créations de Dieu avant la terre et le ciel peuplé de nuages qui vont donner l’eau. On est donc dans des origines et l’invitation de Marie à Bernadette pour boire à la source, pour cette purification, cette nourriture intérieure est une part importante du message. Il faudrait que chaque pèlerin en prenne conscience. Et la conversion est à sentir dans sa juste place.

Que voulez-vous dire?
La conversion est d’abord à accueillir comme un appel et une grâce. Je me demande si, lorsqu’on parle de conversion, on ne pense pas trop à quelque chose d’ultra-moralisateur. Parce qu’on a des images terribles de condamnation ; pour lui échapper et être sûr d’être sauvé, on a appris qu’il faut se convertir. Mais la conversion n’est pas le fruit d’une peur, mais d’un appel. L’Esprit est à l’œuvre dans le cœur de chacun. L’esprit nous invite à ajuster notre vie à l’Evangile. Et l’Evangile, aussi simple que l’eau et la lumière que j’évoquais, se résume en un commandement: aimer. Or pour dire ce mot, nous ne pouvons pas prétendre qu’une conversion une fois, nous mène au résultat. Nous avons besoin d’une conversion permanente. Sans cesse nous devons réentendre cette parole de l’Evangile et cet appel de l’Esprit à aimer l’autre comme nous-même et Dieu plus que tout. C’est une dynamique permanente, une conversion permanente. Je pense que ces supports de l’eau, de la lumière devraient nous inviter à nous porter vers cette compréhension.

“La conversion n’est pas le fruit d’une peur, mais d’un appel.“

On parle de la conversion du cœur, est-ce que cette conversion ne s’effectue pas durant quelques jours, par exemple pour ces pèlerins et ces jeunes qui aident les malades en les accompagnant?
L’expérience du pèlerinage doit se traduire par des actes. Chacun va bien sûr dans le sens de ce que l’Esprit lui suggère. Pouvoir vivre une démarche telle que celle-ci sur place et de la sentir comme un appel à un changement intérieur, ancre la conversion dans l’expérience personnelle.

Peut-on parler d’une catéchèse quand on va à Lourdes?
Oui. Combien témoignent de ce qu’ils ont vécu à Lourdes ?! C’est une réelle catéchèse que de témoigner! Dans un sens plus pédagogique de la catéchèse, je pense à une démarche comme le sacrement des malades qui est vécu en grande communauté de cette célébration durant laquelle l’onction est donnée aux malades. Tous ceux qui participent à la démarche “bénéficient“ du sacrement, entrent dans une démarche d’approfondissement de leur foi en comprenant cette proximité que le Christ offre à travers le geste sacramentel de l’onction. C’est une vraie catéchèse. Tout ce qui se dit, notamment lors de l’homélie, est souvent de l’ordre d’une thématique qui se développe de journée en journée comme une belle et bonne catéchèse de la foi chrétienne. Elle est liée à la démarche concrète du pèlerinage. Ce n’est pas un apprentissage intellectuel, c’est une expérimentation.                   BH/APESRL

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